Témoignages

Séquences vidéo: Vivre avec une mère alcoolique

J’ai en quelque sorte été doublement touché : mon père et ma mère avaient tous les deux un problème d’alcool. À peine étais-je capable de faire du vélo tout seul sans les petites roues que j’ai été engagé pour ramener la marchandise à la maison. Au début, c’était seulement deux bouteilles de bière et deux paquets de cigarettes. Puis, à mesure que je grandissais, le volume des commandes parentales a augmenté. Que ce soit à l’épicerie du village ou au restaurant « Sonne », où je croisais souvent des voisins ou des employés de mon père, j’avais systématiquement honte.

Nous étions deux. J’ai un frère aîné. Il a un parcours différent, un parcours difficile. Mais je vais parler avant tout de mes propres expériences.

Dès le départ, j’ai eu peur que tout finisse dans un bain de sang. Quand mon père a fait sa première tentative de suicide, j’avais 4 ans et je n’ai pas compris ce qui s’était passé – juste que cela devait être très grave. L’affaire a été étouffée. La police, la commune et l’armée s’en sont mêlés, car mon père avait utilisé son fusil d’assaut. En dépit de cela, ce fusil est resté au même endroit, dans la cave de notre grande villa, jusqu’à ce que mon père soit réformé et, d’après ce que je sais, encore longtemps après. Le fusil militaire à la cave, l’un de mes nombreux traumatismes cachés. À un moment ou à un autre, l’arme a dû disparaître, car pour sa deuxième tentative de suicide – qui a abouti –, mon père a utilisé le fusil d’assaut de mon frère. Avec un chargeur à quatre coups. J’avais 20 ans à l’époque.

 

La priorité absolue dans notre famille : les voisins ne doivent rien savoir

Mes parents étaient malades psychiquement. Alcooliques. La plupart du temps, les excès d’alcool, les violences et les tentatives de suicide de ma mère – tantôt des appels à l’aide, tantôt de vraies tentatives pour en finir – se déroulaient derrière les portes fermées. De temps à autre, quelque chose fuitait, devenait visible. L’ambulance devant la porte, la voiture cabossée après la sortie au bistrot où nous autres, enfants, attendions sur la place de jeu, d’abord patiemment, puis désespérément.

Mon frère et moi ne faisions pas bloc. Les coups que nous recevions laissaient rarement des traces visibles. Ma mère savait y faire. Mon frère a subi des examens médicaux et neurologiques, et il a été vu par le psychologue scolaire à cause de son comportement en classe. Mais personne n’a jamais touché à notre système familial. Les parents proches savaient ; ils nous recueillaient quand nous devions fuir. Ils ne sont jamais allés voir les autorités. Aujourd’hui, je sais qu’ils se sentaient dépassés.

J’étais le rayon de soleil, je m’adaptais très facilement. C’était la seule façon de survivre sans sombrer psychiquement. Toujours tournée vers l’extérieur, je savais qui attendait quoi de moi et comment je devais me comporter pour qu’on m’apprécie et qu’on me laisse en vie. Une seule fois, peu avant que je me dise que la peur allait me rendre fou, je me suis confié à un étudiant en théologie qui faisait un stage dans notre paroisse. Je l’avais rencontré par hasard dans la rue et j’y avais vu un signe. Je lui ai raconté ma souffrance. Il m’a souhaité bonne chance et beaucoup de force. Nos chemins se sont séparés. Lui aussi était sans doute dépassé.

Une fois, j’étais déjà à l’école secondaire, j’ai trafiqué un bulletin de notes. À cette époque, j’étais comme mort. Cela m’avait paru la seule solution pour tenir le coup au moins jusqu’au prochain bulletin. Naturellement, la supercherie a été découverte. J’ai survécu, pratiquement indemne physiquement, mais traumatisé une fois de plus. Les enseignants et mes parents étaient fâchés, ils ne pouvaient pas s’expliquer mon comportement. À la maison, j’ai été puni comme jamais. L’affaire a été balayée sous le tapis, le bulletin réimprimé. Quand quelque chose ne pouvait pas être expliqué, on faisait comme si de rien n’était. L’enseignant ne m’a jamais posé de questions, n’est jamais revenu sur le sujet.

Aujourd’hui, je me suis réconcilié avec mon passé, qui m’a moi-même poussé dans la dépendance. J’ai trouvé dans l’alcool de quoi me libérer de ma peur latente de la mort. En buvant, je pouvais contrôler pour un temps ma tension intérieure. Par la suite, j’ai aussi pris des drogues, et à un moment, je suis passée à la consommation par voie intraveineuse pour me détacher encore plus de moi-même et laisser les traumatismes être des traumatismes. Tout cela est derrière moi. Après d’innombrables cures de désintoxication, séjours en clinique et en détention et thérapies de longue haleine, je vis toujours, et je vis bien!

 

Ce qu’il me tient à cœur de dire aux professionnel-le-s

Les enfants issus de familles dysfonctionnelles ont très certainement tous sans exception un problème de confiance. Malgré cela ou précisément à cause de cela, un enfant qui a l’air en souffrance a besoin d’une personne de confiance (enseignant∙e, assistant∙e social∙e). N’oubliez toutefois pas que dans l’interaction entre l’enfant et l’adulte, la sympathie et l’antipathie jouent un rôle. Il faut qu’il y ait une alchimie en quelque sorte. Parfois, une certaine distance est nécessaire pour que l’enfant puisse raconter sans se faire du souci. L’enseignant-e d’une autre classe peut aussi devenir la personne de confiance et aller précautionneusement vers l’enfant. À l’époque, avoir une personne à qui me confier m’a manqué. Si à 5, 8 ou 14 ans, j’avais pu parler ouvertement de ma situation avec quelqu’un, j’aurais peut-être compris que je n’avais pas à porter la responsabilité de sauver mes parents et ma famille. Je n’ai vraiment reconnu et compris cela que trente ans plus tard.

Il existe des groupes de protection de l’enfant et des consultations interdisciplinaires. Recourez à ces offres quand un enfant se comporte durablement de façon étrange, quand il a des réactions imprévisibles. On peut reconnaître le désespoir, le surmenage et les conflits de loyauté en étant attentif. Il est rare que le problème se situe seulement chez l’enfant. On aurait dû s’en rendre compte en examinant le cas de mon frère. Il ne s’agit pas ici de désigner des coupables, mais uniquement d’assumer des responsabilités.

Faites-vous coacher, conseiller. Surmontez votre fierté quand vous vous heurtez à vos limites ou que vous les avez dépassées. Être débordé n’est pas une honte tant qu’on l’admet et qu’on cherche de l’aide. Protéger un enfant, c’est faire la lumière dans l’obscurité des systèmes familiaux, en procédant avec précaution, stratégiquement. L’enfant doit être protégé. S’il se confie à vous, considérez que c’est un cadeau et pas un fardeau. Procédez habilement sur le plan tactique, évitez d’agir dans la précipitation. Pensez aux représailles possibles des parents contre l’enfant s’il devient évident qu’il a cherché de l’aide. Surtout, soyez attentif, vigilant, observez et attendez, mais pas trop longtemps.

À l’école, installez une boite à lettres anonyme pour que les élèves puissent y déposer leurs soucis. Discutez en classe des dynamiques familiales, de la dépendance, des responsabilités, de ce qui est juste ou faux.

On critique parfois les APEA. Autrefois, elles n’existaient pas. Dans les régions rurales, c’est le boucher, le ferblantier et le vétérinaire qui décidaient des destins familiaux. Ils formaient l’autorité de tutelle. Ces temps sont révolus, Dieu merci.

Pour moi, il est difficile d’entendre des phrases comme « Je me suis tenu à l’écart, parce que je ne voulais pas faire d’erreur ». La frontière avec la non-assistance à personne en danger est ténue. Reconnaissez la souffrance d’un enfant, une supplique, un signal non verbal. Soyez à l’écoute. Réfléchissez à ce que vous avez perçu, quitte à ce que ce ne soit qu’une fausse alerte. Mieux vaut proposer son soutien une fois de trop que pas assez.

Mon histoire vise à donner du courage aux personnes concernées, à leur montrer qu’elles peuvent s’en sortir et qu’elles ne sont pas seules avec leur souffrance. Elle vise à leur insuffler du courage pour qu’elles sachent que, même si on a une enfance difficile derrière soi, il est possible d’être heureux. C’est mon histoire qui a fait de moi la femme que je suis, et j’en éprouve une infinie reconnaissance.

Mon histoire, je la vois aujourd’hui comme une chance dans ma profession d’assistante socio-éducative, car je sais combien il est important qu’un enfant puisse vraiment être un enfant. J’aimerais donner aux enfants ce qui m’a manqué à l’époque, en osant redevenir moi-même une enfant à chaque fois.

 

L’alcool, un produit terriblement normal

C’est la drogue qui m’accompagne depuis ma naissance. Une drogue qu’en Suisse, on peut se procurer librement à chaque coin de rue ou presque dès l’âge de 16 ans : l’éthanol, plus connu sous le nom d’alcool dans le langage courant. Dans notre société, l’alcool n’est pas considéré comme une drogue ; il fait partie de notre culture, et il va de soi que la bière et le vin coulent à flots lors de festivités. Mais ce que beaucoup oublient, c’est que l’alcool détruit de nombreuses familles et qu’il peut même entraîner la perte d’un être cher.

Comment, en étant enfant, aurais-je pu savoir qu’il n’était pas normal que mon père boive chaque jour des bouteilles et des bouteilles de bière ? Je l’ai toujours connu ainsi. Alors, pour moi, c’était normal, je n’y voyais aucun mal. Physiquement, il n’a jamais rien eu du buveur tel qu’on se l’imagine. Il n’était pas empâté, n’avait pas le visage bouffi ni un nez de poivrot. C’était un bel homme et je lui étais très attachée. C’était mon héros, celui qui me comprenait toujours. Il me donnait l’amour dont une fille a besoin et il croyait toujours en moi.

Lorsque j’ai réussi à prendre la distance nécessaire par rapport à mon père et à mon histoire, je me suis rendu compte de ce que j’avais dû endurer durant mon enfance. Je suis devenue adulte trop tôt et j’ai assumé trop de responsabilité. Je n’ai pas connu l’insouciance ni la protection dont un enfant a besoin.

 

Des sorties qui n’étaient pas de mon âge

Aujourd’hui, j’estime qu’il n’était pas normal que mon père m’envoie acheter de la bière ou ramener les bouteilles vides au magasin. Je me rappelle encore exactement quand les dispositions sur la protection de la jeunesse ont été modifiées et que la remise d’alcool à des mineurs a été interdite. J’ai fêté ce jour-là, soulagée et tellement heureuse : plus besoin de m’épuiser à aller chercher la drogue ou d’avoir honte. Je n’étais pas seulement heureuse pour moi, mais aussi pour les autres enfants de familles touchées par la dépendance qui n’auraient plus à jouer les commissionnaires. À l’époque, cela m’a été d’un grand réconfort. D’un autre côté, je le faisais volontiers pour mon père. Soyons honnêtes : quel enfant n’a pas envie de faire plaisir à ses parents ?

Les sorties du week-end avec mon père n’étaient pas de mon âge. Mais pour moi, passer tout le samedi au restaurant était normal. C’était mon deuxième foyer. Je connaissais tout le monde, les tenanciers, les habitués et, bien sûr, tous les compagnons de beuverie de mon père. Même si je trouvais souvent le temps long, j’étais heureuse d’être avec mon père. Je considérais qu’il était de mon devoir de le protéger – le protéger pour qu’il ne lui arrive rien et qu’il rentre en toute sécurité quand il était complètement soûl. Les rôles étaient complètement inversés sans que je m’en rende compte. À 8 ans, il m’arrivait souvent de ramener mon père à la maison en le soutenant.

 

La réprobation à l’école

À l’école, je ne pouvais pas en parler.  Les railleries des enseignants et de mes camarades de classe me poussaient à me renfermer toujours plus en moi-même. Je ne pouvais pas faire confiance, car je sentais la réprobation qui pesait sur ma famille et sur moi. Alors, je ne disais rien à personne, de peur qu’on me juge mal et qu’on m’oblige à partir de chez moi.

Je me souviens d’une situation qui m’a profondément marquée : alors que nous prenions le train avec la classe, un petit groupe a voulu que nous nous installions dans le compartiment fumeurs. J’ai demandé à ne pas y aller à cause de l’horrible odeur de fumée. L’enseignant m’a regardée et a dit devant toute la classe que ma remarque était déplacée avec l’odeur que je dégageais en permanence. Ce genre de sarcasmes m’a fait perdre tout respect pour les adultes ; je n’ai plus pu leur accorder ma confiance. On finit même par éprouver une immense colère, car une telle attitude confirme qu’il vaut mieux ne pas se fier aux adultes. Plutôt se fier à soi-même et ne rien dire, car on sera de toute façon mal jugé. Conséquence : l’enfant se referme encore plus sur lui-même. Il perd toute confiance et il devient toujours plus difficile pour l’entourage de l’atteindre.

 

Un réconfort dans l’alcool

Ces expériences ont laissé des traces. Lorsque ma mère a réussi à se détacher de son mari alcoolique, ma vie a été bouleversée. Du jour au lendemain, les liens avec mes parents ont changé. À l’époque, j’avais 13 ans. Je voulais tellement vivre chez mon père adoré, mais ce n’était pas possible. À l’intérieur de moi, tout me semblait sombre, vide. Extérieurement, je portais un masque pour paraître gaie. Mais en secret, je cherchais ma dépendance à moi – la scarification, qui m’a accompagnée et consolée.

Durant ces jeunes années, j’ai aussi bu de l’alcool presque comme on boirait de l’eau, simplement pour m’anesthésier et anesthésier mes sens. Peut-être aussi pour me sentir proche de mon père, en lien avec lui. J’ai eu ma première intoxication alcoolique. Une chance dans ma malchance. À partir de ce moment-là, j’ai compris que je ne voulais pas emprunter le même chemin que mon père.

Aujourd’hui, j’éprouve de la répugnance pour l’alcool. Cela ne me dérange pas que quelqu’un boive sa bière à côté de moi. Mais j’ai du mal à supporter les gens ivres. L’odeur de l’alcool, les changements que la boisson entraîne dans le comportement d’un individu… Oui, cela peut aujourd’hui encore me mettre hors de moi. 

À une époque, j’ai travaillé comme serveuse. J’ai vite abandonné. Tout me paraissait trop familier et je ne pouvais me faire à l’idée que je soutenais l’alcoolisme. Je devrais constamment remplir le verre du client alors qu’il n’était plus en état de se tenir debout. Moralement, je ne pouvais plus accepter cela. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec l’alcool, cela remuait trop de choses.

 

Sentiments de culpabilité et mort du père

Pendant un certain temps, j’ai délibérément coupé les ponts avec mon père. Je ne pouvais et ne voulais plus le voir se détruire. Et puis, j’avais moi-même un enfant et je voulais protéger mon fils. J’ai eu du mal à rompre le contact, mais en même temps, cela m’a fait du bien. Je me suis longtemps battue contre la culpabilité ; j’avais le sentiment d’être une mauvaise fille. À l’époque comme aujourd’hui, je me suis raccrochée à ma petite famille – ma fierté. C’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver et elle m’emplit d’une gratitude infinie.

Peu avant sa mort, mon père m’a dit qu’il voulait enfin arrêter de boire. Que de fois n’avais-je pas entendu cette phrase : fini l’alcool, je vais faire une cure de désintoxication ! Il n’a jamais réussi. Mais cette fois, je nourrissais un immense espoir. Il voulait arrêter à cause de son foie, qui était en très mauvais état. Malgré mon euphorie et mon espoir, je ne voulais pas le revoir. Je ne savais pas à quel point il allait mal ; je ne pensais pas que mon père adoré ne serait bientôt plus parmi nous.

Puis l’appel que j’avais toujours redouté est arrivé. Au téléphone, ma mère m’a dit : ton papa est en train de mourir. Sur le moment, j’ai cru qu’elle parlait de mon grand-père. Puis j’ai compris qu’il s’agissait de mon père. Intérieurement, j’étais morte. Mais je savais que ce serait une délivrance pour lui. J’ai voulu le voir une toute dernière fois. Il était là, devant nous, la peau sur les os, sans réaction, comme s’il était déjà passé de l’autre côté. J’ai pris sa main et je lui ai dit à quel point je l’aimais. Il n’a pas eu le moindre mouvement et j’ai alors compris qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre.

Un jour après ma visite, j’ai perdu mon père adoré. Mon père chéri, mon héros, décédé des suites de sa consommation d’alcool. Il n’avait que 44 ans. J’en avais 18. Pour moi, ça a été une période difficile. J’étais furieuse contre moi-même, contre la vie, contre mon père. Pourquoi s’était-il fait cela ? Pourquoi s’était-il tué à petit feu ? Et pourquoi n’avait-il jamais réussi à se libérer de l’alcool ?

Aujourd’hui, je n’ai plus de colère en moi. J’ai fait la paix avec moi-même et essayé de comprendre. Je ne peux pas en vouloir à mon père : ses parents étaient eux aussi alcooliques et il n’avait que 12 ans quand il est tombé sous l’emprise de l’alcool. Ce qui est dramatique, c’est que personne n’avait rien vu venir, le problème n’a pas été reconnu. C’était tout simplement trop tard.

Aujourd’hui, je sais que mon père est lui aussi un enfant dent-de-lion qui n’a jamais été entendu.

Séquences vidéo: Un de tes parents boit trop?

   Version longue:

Film documentaire « Trinkerkinder – Der lange Schatten alkoholkranker Eltern»

Un documentaire d’Ursula Brunner sur le vécu des enfants qui ont grandi avec un parent dépendant.
Vidéo réalisée par la RTS: Témoignage de Mélanie "N'oubliez jamais que demain existe"

Le témoignage de Charlotte

Vidéo réalisée par la RTS

Le témoignage de Coralie

Vidéo réalisée par la RTS, en collaboration avec la Croix-Bleue romande

La ligne de coeur

En Suisse, environ 100’000 enfants grandissent dans une famille où l’un des parents est dépendant à l’alcool. C’est le cas de Zoé et Sophie qui témoignent dans la Ligne de coeur. Si les deux jeunes femmes mettent en évidence les moments de doute qu’elles ont pu traverser, leurs témoignages révèlent aussi une résilience à toute épreuve.
 

Les Petits Zèbres

 
 En 2005, dans le cadre de l’émission « Les Petits Zèbres », Jean-Marc Richard avait recueilli les témoignages d’enfants de parents dépendants. Des témoignages extrêmement touchants et sincères qui reflètent le vécu de ces enfants.
 

Pour écouter l’émission:

 

Récits d'adultes touchés dans leur enfance

Le récit de Jasmin, 35 ans, fille de parents toxicomanes (traduit de l’allemand)

On détourne trop longtemps le regard, jusqu’à ce que la situation dégénère et que l’enfant soit littéralement arraché à sa famille. Dans bien des cas, une intervention précoce, avec une bonne collaboration et une prise en charge de l’enfant en amont, permettrait d’éviter un tel traumatisme.

Dans ma situation, qu’aurais-je souhaité ? Qu’est-ce qui m’aurait aidée?

Une meilleure formation des professionnels au niveau de la prise en charge des enfants de parents toxicomanes (il y a tellement d’éléments à prendre en considération). 

Une meilleure collaboration et de la communication avec toutes les personnes impliquées. 

La possibilité de suivre une thérapie familiale. 

Davantage de soutien durant mon enfance, notamment pour:

– Apprendre à me distancier, notamment par rapport aux sentiments de culpabilité : en tant qu’enfant, on n’est pas responsable de ses parents.
– Avoir davantage le sentiment d’être aimée, être davantage confortée dans ma façon d’être et mes capacités (les enfants concernés doutent souvent d’eux-mêmes, ils ont le sentiment de ne pas être à la hauteur).
– Dans le cadre de l’école, j’entends souvent que l’enfant devrait apprendre à se responsabiliser. Comment peut-il le faire s’il a dû assumer la responsabilité des parents?

Davantage de relations de confiance, également en foyer : ma propre expérience m’a montré que le changement constant d’interlocuteurs n’est pas facile pour les enfants et les adolescent-e-s.

Un contrôle plus strict des foyers par les autorités (y compris visites non annoncées).

Davantage de soutien pour les parents (aide pour les devoirs et le ménage, maman de jour). 

De meilleures possibilités de traitement pour les parents dépendants ; après une cure de désintoxication, ceux-ci devraient bénéficier d’un suivi plus long et plus intensif. 

Moins d’égards envers les parents qui ne veulent pas changer leur mode de vie: les enfants sont absolument sans défense dans pareil cas et ne peuvent pas fuir!

 

Témoignage de Suna Lommen, 51 ans, fille d’une mère alcoolodépendante (traduit de l’allemand)

Les autorités n’étaient pas là quand il l’aurait fallu

Aujourd’hui encore, une chose est extrêmement claire pour moi : tous les services étatiques m’ont profondément déçue. J’ai toujours été sous tutelle, et l’autorité tutélaire était au courant de la situation. La police intervenait toutes les semaines en urgence chez nous quand ma mère perdait le contrôle sous l’effet de l’alcool. Les policiers voyaient bien que tout était sens dessus dessous, qu’il y avait des couteaux qui traînaient et des bouteilles de bière
vides partout. Ils emmenaient ma mère, la plaçaient en cellule de dégrisement et ne se souciaient plus du reste. Je me suis souvent retrouvée seule, surtout lorsque mon demi-frère a été placé dans un orphelinat à l’âge de 7 ans – un placement qui n’a été possible que parce que, dans son cas, l’autorité parentale avait été confiée exclusivement à son père. Ma mère a fait l’objet d’un internement forcé; l’autorité tutélaire a alors nommé un curateur pour moi et mon beau-père s’est vu attribuer l’autorité parentale sur mon demi-frère. En simplifiant, on peut dire que les autorités travaillent du lundi au vendredi aux heures de bureau usuelles. Le problème, c’est que manifestement, les urgences surviennent toujours en dehors de ces heures – le soir, la nuit, le samedi et le dimanche. À l’époque, la mission de la police se limitait apparemment à mettre la personne « dangereuse » hors d’état de
nuire. Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui.

L’entourage doit intervenir

L’entourage – parents, amis – savait très bien ce qui se passait chez nous, car il a souvent été témoin de la situation. Quand nous étions chez ma marraine, chez des amis ou chez ma grand-mère, ma mère s’emportait tout autant, mais curieusement, elle arrivait généralement un peu mieux à se contenir. La situation n’en dégénérait pas moins souvent, ce qui nous obligeait à partir précipitamment. Les gens essayaient bien d’apporter leur aide, mais d’une façon qui, je m’en rends compte aujourd’hui, n’était pas trop inconfortable pour eux. Je peux le comprendre d’une certaine manière, mais d’un autre côté, j’étais régulièrement déçue. Peut-être ne savaient-ils pas non plus où s’adresser. J’aurais été heureuse qu’ils s’interposent de temps en temps, d’autant qu’ils n’étaient jamais seuls chez nous ; ils venaient généralement à deux ou quatre et mon beau-père était aussi
là. Bien sûr, leurs enfants étaient parfois avec eux et ils ne voulaient pas les mettre en danger, ce que je peux très bien comprendre. Mais ils demandaient rarement s’ils pouvaient faire quelque chose et comment. Il y a bien eu des tentatives isolées. Le parrain de mon demi-frère, par exemple, a voulu prendre son filleul chez lui, mais mon beau-père a refusé ; il avait peut-être peur de le perdre. Mon père m’a aussi prise chez lui à deux reprises. Mais ma mère s’y était violemment opposée et l’autorité tutélaire n’avait pas été d’un grand secours; elle croyait même ma mère quand elle disait que ça irait mal pour moi si j’allais vivre chez mon père. Nous avions de la parenté aux Pays-Bas, une partie de la famille que nous voyions plusieurs
fois par année soit là-bas, soit en Suisse. Il y avait régulièrement des situations qui les obligeaient ou qui nous obligeaient à partir parce que ma mère avait bu. Mon grand-oncle avait des problèmes cardiaques et personne ne voulait mettre sa vie en danger. Ces membres de la famille nous soutenaient surtout financièrement et arbitraient les conflits quand ils le pouvaient. Mais ils ne connaissaient malheureusement pas les services d’aide
en Suisse. J’allais régulièrement aux Pays-Bas parce que ma mère ne s’en sortait pas avec moi. Plus tard, ma grand-tante et mon grand-oncle ont regretté de ne pas m’avoir accueillie chez eux plus tôt. Mais ils étaient âgés et ne savaient pas combien de temps ils seraient encore en bonne santé.
Je ne fais pas de reproches à mon entourage, car à l’époque, le système de triage n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui, même si je ne suis pas sûre qu’actuellement, beaucoup de proches se soucient vraiment des conditions misérables dans lesquelles vivent les enfants concernés.

Faire un saut pour apporter un soutien

Il aurait fallu que tout le monde – membres de la parenté, grands-mères, connaissances, autorités – ait le courage d’intervenir. Je ne veux pas dire par là sortir les enfants de leur entourage, car ce n’est jamais ce que souhaitent les personnes concernées. Mais j’aurais vraiment eu besoin de davantage de moments pour souffler: des week-ends pour récupérer, des vacances dont j’aurais pu profiter sans souci. Ce qui aurait été fondamental, ce sont des
services que j’aurais pu appeler et qui auraient envoyé quelqu’un pour me soutenir. Ou un suivi après l’intervention de la police lorsque ma mère était emmenée loin de nous et que nous autres enfants étions tout simplement livrés à nous-mêmes. Comme nous aurions été heureux d’avoir quelqu’un pour nous aider à remettre de l’ordre dans tout ce fatras, nous prendre dans les bras et nous écouter ! Mais il n’y avait personne. Je sais qu’il existe un numéro d’urgence pour les enfants. Mais est-ce que quelqu’un passe à la maison ? Les enfants qui sont confrontés quasi quotidiennement à ce genre de situations ont besoin de beaucoup d’amour, de réconfort et de reconnaissance (comme tous les enfants, bien sûr, mais encore un peu plus). La plupart ne suivent pas de thérapie.

Mettre fin à la spirale

Il me semble aussi important de souligner qu’un grand nombre de ces enfants gravement traumatisés développent eux-mêmes des troubles psychiques sévères, voire une dépendance plus tard. Ainsi, la spirale continue. Ce serait tellement merveilleux si on pouvait peut-être adoucir le sort d’une petite partie de ces enfants pour qu’ils ne continuent pas à souffrir une fois adultes !